DÉSAFFECTÉ  UN  HOMME

 

 Au pied d’une colonne

Anéantie à son sommet par le vide inconnu

Un homme

On le dirait pleurant deuillant et rescapé

D’une tragédie grecque

 

Il est le grand Poucet des bois perdus

À contre-sens

À contre-emploi

Dans l’espace hypocrite

Et le temps dévoyé

 

Ce qui est diablement certain

L’étrangle après l’avoir leurré

D’un nœud coulant trop lâche

 

Hors de saison un ciel veiné

De cercles d’âge intemporel

 

Une racine à nu

Se souvient quelquefois de l’enfance d’un arbre

En oubliant la raison de la sève

 

Invitant la Beauté

Dans cette tragédie de l’être humain

J’espère avoir le dernier mot

 

Je ne serai jamais assez vaillant

Pour porter le poids d’un ciel vide

Étrangement plus lourd

Que s’il exprimait l’au-delà

 

Naufragé mort en mer

Je suis l’imitation de ma survie

Robinson rêve à vendredi

Comme au jour de Vénus

Alors qu’il est cerné par un long mercredi des cendres

 

Éternité du Mal

On parlerait d’année-lumière

Insolemment

 

Mon souffle est centrifuge

Au point que je ressemble au cœur fossilisé

D’un arbre en expansion

 

Je suis écorché-écorcé vivant

Sur un panneau de bois contreplaquant le ciel

 

Mon divertissement de condamné à vivre

Est d’obliger mon pesant d’ombre

À danser avec de faux-jours

 

Telle est l’opacité d’un homme à double tour

Damné

 

Du végétal à la métaphysique

Un élan devient périlleux

 

Je voudrais barrer le premier accent de ma « récréation »

Pour devenir

 

Intersections de l’espace et du temps

No man’s land de mon désarroi

Trompe-l’œil des clairières

 

Jamais émancipé

De la pesanteur criminelle

À quoi bon me confier à l’essor des oiseaux

 

Le vie dure

Et me contamine

En durée-dureté

D’ankylose agressive

 

 Hermétiquement ouvert le néant

M’interdit toute échappatoire

 

Alors que tout me pèse

Y compris le plomb de ma rêverie

 Je me prends pour Icare en train de se rêver

 Dans une apesanteur porteuse et transcendante

 

 Tombé dans le panneau solaire

Icare est mort

En regagnant son innocence

 

 Ne me cherchez pas où je suis

Je fais semblant

 

J’oublie le sang qui ne circule plus

 Dans les veines du bois

 Qu’on aura crucifié

 Pour obtenir les bras tendus de ma clôture

 

 On voit le ciel trahir mon corps de funambule

 

 Un puits de lumière au creux de la nuit

Et me voici pointé du doigt

 

 Plaider coupable obéirait à des courants faciles

 Être innocent relèverait de l’utopie

 

 Tout autour de la mort

 Ma vie est un huis clos

 

 Une obsession de nostalgie

 Me tient lieu d’espérance

 Au milieu de laquelle

 On touche à des confins

 Qui sont un avant-mort-de-quelque-chose

 

 Une forêt m’imprègne

 Au point qu’on la devine à travers moi

 Qui n’ai pas assez d’épaisseur

 Pour m’opposer à sa résurrection

 

 Comme un enfant rêve au sein maternel

 En condamnant sa perspective adulte

 Un homme en décomposition s’égrène en archipel

 Dans les eaux du fœtus

 

 Et dire en fin de vie que tout cela fut beau

 Et que je me perdis dans le désastre

 

 

 Michel Lagrange

Officier des Arts et Lettres

Chevalier de l'Ordre National du Mérite